Le Ventre de l'Atlantique.

Sarah MODY
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Je ne sais pas très bien comment je suis tombée en amour. Enfin si .C’est une vieille amante. C’est cet ouvrage rencontré par hasard dans une librairie bordelaise. Aujourd’hui je suis pleine de joie, j’ai à mon bureau le dernier né de Fatou Diome, Inassouvies, nos vies . L’occasion pour moi de revenir sur ma lecture du Ventre.


Légère bourrasque et l’on se retrouve, en ouvrant ce livre, sur une île au large du Sénégal, où les rêves sont brouillons et désespérément à l’étroit. Où la télévision fonctionne comme un miroir aux alouettes et elle déverse ses idées normatives de confort, de bonheur matériel.

Premier regard porté sur l’organisation sociale de l’île, puis se révèlent les fissures. L’homme de Barbès revenu après des années d’exil et qui embourgeoisé, raconte une France mythifiée, nourrit l’image du Pays de cocagne et la convoitise des aspirants à la migration.

Le ventre de l’Atlantique c’est l’île de Niodor en plein cœur de l’océan. Au large du Sénégal, abritant un peuple de pêcheurs dont les enfants tentent la grande traversée pour aller vers un Mieux-être qu’ils supposent reposant exactement de l’autre côté. Et tendant ses bras.

Chaque miette de vie doit servir à conquérir la dignité. Face à l’Atlantique avec ses vents marins qui portent un chant de sirènes boiteuses.

Fatou Diome , c’est le mot juste pour dire l’exil. Pour dire son attrait et son lot de souffrance. Mon ascendance est très métissée, mon histoire veut que où que je sois je suis toujours un peu en exil. D’où une forme de patriotisme un peu particulière qui veut que mon pays c’est toujours l’être aimé. C’est un peu ce que ressent Sally, l’héroïne , immigrée et nouant avec sa grand-mère une relation-racine.

La figure de la grand-mère parce qu’il y a toujours un être qui vous façonne, qui vous imprègne de tout ce qu’il est , il y a toujours un être qui vous tient lieu de racine. De zarboutan, en créole réunionnais, c’est le tuteur de laplante, vous savez ce modeste bâton sans qui la plante ne serait pas grande, ne serait pas belle, ne s’élèverait pas comme elle devrait. Un être zarboutan donc cette grand-mère qui recueille l’enfant de la honte, la fille d’ailleurs, de l’Autre. Car Sally est l’enfant illégitime, pas tout à fait de l’île, un peu étrangère à cette terre. Aussi.

Le lien avec les siens se fait plus fragile, plus ténu lorsque se creuse la distance, lorsque le temps, l’ailleurs vous modèlent différemment, même légèrement différemment.

Et la distance c’est entre elle et son demi frère (pourquoi ai-je précisé demi ?) Madické qu’elle se creuse.

Ce frère avide de France, avide de vivre la France qu’il imagine, une France Eden, un fantasme, de l’irréel. Persuadé de pouvoir accéder à la « French way of live » rêvée grâce (pourquoi pas ?) au football.

Mais cet ouvrage ce n’est pas seulement l’exil, d’autres thématiques imprègnent ses pages, la thématique de la naissance, l’ascendance, les femmes. Parce que le texte lève un pan du voile posé sur ce qui ne se dit pas. Sur le regard, le mépris que subissent les enfants illégitimes, l’importance accordée à la pureté de l’ascendance. Il y a des castes et les frontières entre celles-ci ne sont pas si souples, seul le Dieu Argent les franchit sans difficulté. Et ce Dieu c’est ailleurs que nos jeunes gens pensent pouvoir l’approcher, devenir, être dans son aura. Et puis les femmes, les femmes. Celles qui attendent. Vous savez ces femmes d’exilés (tiens, des images du film de Tlatli, la Saison des Hommes, affleurent) sacrifiées sur l’autel de l’immigration subie.

Enfin c’est un livre qui propose une réconciliation, la seule véritable, profonde ; la réconciliation avec soi. En 2004, Fatou Diome a signé mon exemplaire du Ventre ainsi : « Pour Sarah, parce que nos mille strates parlent de nos mille sillages, je t’invite dans ma barque de baroudeuse ». J’ai accepté l’invitation plusieurs fois, je me plais à relire ces lignes, c’est exquis.

Me reviennent en mémoire à la fin de l’ouvrage des vers de René Char : 

 Le chasseur de soi fuit sa maison fragile :

Son gibier le suit n’ayant plus peur . « Les Trois sœurs » Fureur et Mystère


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