Le grand bal des tartuffes. Sport et politique à l'aube des jeux de Pékin

Guy Rossatanga Rignault
Note des utilisateurs: / 1
MauvaisTrès bien 
Retrouvez dans la rubrique "Edito", la réflexion de Guy Rossatanga-Rignault sur le rapport entre le sport et politique. Parue le 10 juin dans l'Union, cette réflexion a pour titre : "Le grand bal des tartuffes. Sport et politique à l'aube des jeux de Pékin". Il est paru dans le quotidien gabonais l'Union le 14 janvier. Vos réactions sont attendues au Forum de votre site. Guy Rossatanga-Rignault enseigne le droit et la science politique à l'Université Omar Bongo de Libreville.


DROITS D’AUTEURS.

Cet article ne peut-être reproduit ailleurs sous quelque forme que ce soit sans l’autorisation explicite de l’auteur. Veuillez nous contacter pour joindre l’auteur.

Le grand bal des Tartuffes

Sport et Politique à l’aube des jeux de Pekin

par

Guy ROSSATANGA-RIGNAULT *

(article publié dans L’Union du 10 juin 2008)


Il y a tout juste quelques mois, le salon du livre de Paris dédié cette année à Israël était boycotté par les pays arabes. La presse française dans une belle unanimité dénonça cette « prise en otage » et les « fatwas » contre cette manifestation culturelle (Le Monde) alors « qu’il existe de nombreuses enceintes où sont censés se vider les querelles politiques » (L’Express) avant de conclure : « boycottons le boycott » (Télérama).

Quelques semaines plus tard, les mêmes journaux (à l’image des autres médias occidentaux) en sont à se demander gravement s’il faut ou non boycotter les jeux olympiques de Pékin considérant ainsi qu’il n’y avait pas meilleure enceinte que les stades pour «  vider les querelles politiques ».

A l’évidence il y a deux poids et deux mesures. Et une certitude : ces médias se sont trompés au moins une fois. Soit en s’opposant au boycott du salon du livre au nom de la distinction entre littérature et politique ; soit en posant l’hypothèse d’un éventuel boycott au nom de la confusion assumée aujourd’hui en Occident entre sport et politique. Il s’agit d’une nouveauté, les opinions occidentales et leurs relais médiatiques ne nous ayant pas habitué à « confondre sport et politique ». Au contraire, cette opinion occidentale (qui se veut mondiale) s’est plus souvent insurgé contre ceux qui « ne comprenaient rien aux idéaux olympiques » et qui, comme les Africains, transportaient les problèmes politiques dans les stades.

On se souviendra qu’une semaine avant l’ouverture des Jeux Olympiques de Montréal en 1976, 28 pays africains, suite à une décision de l’OUA, boycottèrent ces jeux en raison de la présence de la Nouvelle-Zélande. Laquelle Nouvelle-Zélande persistait à entretenir des relations sportives (notamment en rugby) avec l’Afrique du Sud raciste.

Que n’avait-on pas alors entendu et lu en Occident sur la « fête olympique » gâchée par le mauvais mélange des genres de l’organisation continentale africaine !

Aujourd’hui, c’est du même Occident que nous viennent les tristes images de la flamme olympique, symbole de paix, malmenée sur son passage au point d’être enfermée dans un bus à Paris pour échapper à la furie d’un public subitement conscient de la nature du régime chinois et du sort des Tibétains.

Tout ce qui précède a au moins un mérite : permettre de rouvrir le débat sur la relation a priori morganatique entre le sport et la politique et partant la paix et les droits de l’homme.

A l’évidence, le problème que pose l’équation sport-politique est, en fait, un vrai-faux problème tant les deux éléments sont difficilement dissociables.

Le sport, entendu comme compétition et spectacle, met face à face des groupes, des identités dont l’existence et l’organisation sont bel et bien « politiques ». Le sport est un instrument politique en servant les desseins collectifs des groupements humains, comme il est un objet (la politique sportive) parmi tant d’autres du gouvernement des hommes vivant en société (la preuve en est l’existence de ministères des sports, comme il y a des ministères de l’éducation ou des transports).

Dès lors, il convient de tordre le coup à la prétendue opposition entre sport et politique car, comme nous allons le montrer, le sport est doublement un instrument politique. Il est, en effet, d’abord un instrument politique (positif) au service du principe de paix (1). Mais, il est aussi un instrument politique (négatif) permettant la continuation de la guerre par d’autres moyens (2).

  1. Le sport, instrument politique au service de la paix

Depuis au moins l’Antiquité, le sport est admis comme étant un élément essentiel de l’éducation et de la formation morale de l’homme. En façonnant les jeunes esprits il les prépare à la connaissance de soi et au respect d’autrui, socles de la paix. C’est bien ce que traduit la célèbre maxime de Juvénal : Mens sana in corpore sano (une âme saine dans un corps sain) et qui sert de devise au plus vieux lycée catholique du Gabon.

Le lien entre sport et paix est attesté dès la Grèce antique. En effet, au regard du caractère sacré des Olympiades, dès les premiers jeux au 7ème siècle, il était admis que cette période devait être constitutive d’une trêve. Quand bien même des populations étaient en guerre, les hostilités s’arrêtaient au moment des jeux quitte à reprendre plus tard.

Bien plus tard, lorsque, en 1924, le Baron français Pierre de Coubertin initie les jeux olympiques modernes, cet idéal pacifiste est nettement réaffirmé. Et, de fait, toute la symbolique de l’olympisme est parcourue par cet idéal de paix. Il en est ainsi du parcours de la flamme autant que du serment des athlètes à l’ouverture des jeux.

C’est en considération de tout ce qui précède que les Etats et les organisations internationales ont adhéré à l’idée selon laquelle le sport était un moyen efficace pour réaliser les objectifs de paix et de développement de la communauté internationale. Pour ce faire, l’Assemblée générale des Nations, par sa résolution 55/47, a désigné l’Unesco pour coordonner, en tant qu’organisation chef de file, la Décennie internationale de la promotion d’une culture de la non-violence et de la paix au profit des enfants du monde (2001-2010).

Sur le plan concret, l’on ne peut nier que le sport ait contribué à la paix en décrispant certaines situations. Ce fut le cas, en 1995, lorsque Nelson Mandela enfila le maillot de capitaine de l’équipe de rugby sud-africaine lors de la finale de la Coupe du monde de rugby. Il s’agissait d’un geste incontestablement politique. Un geste symbolique, certes, mais un geste fort en termes de réconciliation nationale, pour peu qu’on se souvienne que le rugby était , de fait, le sport des Blancs en Afrique du Sud pendant l’apartheid ; le football étant plus populaire chez les Noirs.

Pourtant, même si les exemples de la contribution du sport à la paix abondent, il est difficile de nier que la sport a aussi été, est et sera toujours un instrument permettant de continuer la guerre par d’autres moyens.

  1. Le sport instrument de continuation de la politique par d’autres moyens

Le grand stratège prussien Clausewitz avait choqué nombre de ses contemporains en affirmant que la guerre était «véritablement un instrument politique, une continuation des rapports politiques, la réalisation des rapports politiques par d’autres moyens  »1. Au-delà des images d’Epinal sur les vertus pacificatrices du sport, il n’est en rien osé d’affirmer que le sport est aussi une continuation de la politique par d’autres moyens.

C’est ce que pense le sociologue français J. Brohme : « On aimerait que les chantres de la ‘’camaraderie sportive’’, qui ont clamé sur tous les tons que le sport avait une vertu de pacification et d’intégration, nous expliquent pourquoi la pratique compétitive généralisée débouche dans les « quartiers défavorisés » sur une sorte de guerre civile larvée avec ses injures racistes, ses agressions préméditées, ses vendettas sanglantes ?

Pourquoi les stades et leurs environs immédiats entraînent inévitablement un « état de siège » avec des affrontements musclés entre bandes de casseurs ordinaires et compagnies de CRS»2.

Le sport dans ses déclinaisons modernes, aggravé par les conséquences de son hyper-capitalisation est, à l’évidence, plus belligène qu’autre chose.

Cela s’explique d’abord par le fait que les compétitions internationales comme nationales opposent des équipes représentatives d’identités nationales ou infra-nationales dont le choc produit presque immanquablement des étincelles sinon des feux de longue intensité. Le résultat est que les identités étant ce qu’elles sont le sport finit par leur servir de catalyseur. Et, comme le temps de la fin des identités n’est pas proche3, on peut craindre que le sport continue à faire des victimes. On l’a vu, en 2004, lors de finale Chine-Japon de la coupe d’Asie. On l’a vu, en 1962, entre le Gabon et le Congo. Les exemples sont légion.

Outre qu’il dresse trop souvent les communautés nationales les unes contre les autres, Brohm vient nous rappeler brutalement que le virus de la passion et de la haine véhiculé par le sport s’insinue jusque dans les communautés les plus restreintes. En effet, que des émeutes surviennent à la suite de compétitions sportives entre nations est en soi déjà grave, qu’il en soit de même entre citoyens d’un même pays voir habitants d’un même village est édifiant comme le montre cet exemple : « Une rencontre amicale de football, organisée samedi 27 février à Annonay (Ardèche), a dégénéré en violences sous les provocations d’un groupe de supporteurs venus de Saint-Étienne. Après un match émaillé d’incidents, les Stéphanois se sont rendus dans une cité HLM voisine pour se livrer à des opérations de vandalisme. Les jeunes du quartier ont réagi en brûlant des voitures et en agressant les policiers »4.

Par ailleurs, l’imbrication entre sport et politique est telle qu’il est difficile de ne pas considérer le sport comme une autre forme de politique. En effet, on sait que les Jeux Olympiques d'été de 1936 avaient d’abord été conçus par le régime nazi comme une apologie de l’homme aryen. De même, lorsque Tommie Smith et John Carlos lèvent leurs poings gantés en détournant leur regard du drapeau américain, on est bien en face d’une irruption de la politique interne américaine sur la scène olympique de Mexico. Et que dire des différents mouvements de boycotts qui ont jalonné l’histoire des grandes compétitions sportives et notamment les jeux olympiques ? Qu’il s’agisse de celui des Irlandais contre les jeux de Londres (1908), des Etats-Unis et de certains de leurs alliés contre les jeux de Moscou (1980) ou de l’URSS et de ses alliés contre les jeux de Los Angeles (1984), le motif du boycott est toujours politique.

Quant aux réactions enregistrées ici et là en Occident autour des jeux de Pékin, elles ne peuvent qu’étonner l’honnête homme. En effet, en quoi le sort des Tibétains serait-il soudainement plus catastrophique que, par exemple, celui des Irakiens ou des Palestiniens ? Pourquoi prendrait-on seulement conscience aujourd’hui de la réalité politique et sociale de la Chine ? En fait, tout semble indiquer que ces réactions ne sont que la manifestation du profond malaise qui s’empare depuis quelques temps de l’Occident face à la montée en puissance de la Chine.

Napoléon l’aurait prophétisé, Alain Peyrefitte en fera le titre d’un ouvrage à succès, en 1973 : Quand la Chine s'éveillera… le monde tremblera. Est-ce déjà le cas ? Certains en semblent convaincus. D’où l’utilisation de la tribune olympique érigée en rempart des droits de l’Homme. Au point même pour les Anglais (initiateur des troubles anti-flamme olympique) d’oublier qu’ils étaient entrain de créer un fâcheux précédent pour les prochains jeux de Londres…

Plus généralement, la réalité quotidienne du sport est telle qu’on peut être tenté d’affirmer comme R. Redeker que « la violence est consubstantielle aux pratiques sportives »5 Cet auteur, farouche contempteur du sport, explique que « en changeant les peuples en meutes supportrices, le sport, loin de civiliser, dé-civilise. L’essence de la morale d’après Kant consiste à baser son action sur la maxime suivante: l’autre doit toujours passer avant moi. Toute la morale jaillit de la préférence de principe accordée à l’autre, de l’effacement de soi derrière cet autre. C’est ce primat absolu de l’autre qui humanise notre espèce et la différencie des espèces animales, prises dans le schéma darwinien de la lutte pour la survie. Dans le sport, on vise à s’imposer à l’autre, à le vaincre, le dominer. Autrement dit le sport est par principe contraire à la morale »6

On entre ainsi dans ce qui peut être considéré comme l’horreur sportive7, la dictature douce et illégitime du sport qui enserre dans ses rets les peuples mais aussi et de plus en plus les Etats.

A défaut de conclure : un autre sport est-il possible ?

Entre ceux qui ne voient dans le sport qu’un facteur merveilleux d’accomplissement de la paix universelle et perpétuelle tant souhaitée et ceux qui y voient le nouveau Léviathan prêt à balayer les dernières traces d’humanisme et de moral des sociétés contemporaines, la vérité se trouve peut-être ailleurs. Un ailleurs qui ne serait pas très éloigné du juste milieu, de la voie étroite excluant la complaisance autant que la sévérité hémiplégique.

Il nous semble que, en réalité, le sport n’est en soi ni bon ni mauvais. Il n’est en lui-même pas digne des magnifiques lauriers qui lui sont tressés en permanence ni de l’opprobre qu’il reçoit de plus en plus. Le sport n’est qu’un outil, un instrument. Et, l’outil n’a pas de vie autonome. Il n’est que par ceux qui le tiennent, qui l’utilisent. Comme la lame du bistouri, le sport ne saurait valablement être jugé pour ce qu’il est. Entre les mains du chirurgien, la lame du bistouri peut sauver la vie ; entre celles du brigand, il y a fort à parier qu’elle ôte la vie.

En définitive, le sport ne vaut que par les missions ou par l’idéal que l’homme et la société lui assignent à tel ou tel moment. Le problème n’est donc pas le sport mais l’homme, la société. Le mal n’est pas dans l’activité sportive, il est dans l’homme et dans le corps social rongé par la soif de dominer autant que la soif de l’or. La bête immonde qui sommeille en tout homme se réveille facilement grâce au sport dévoyé par la volonté de puissance et le pouvoir mortifère de l’argent-roi.


* Professeur à l’Université de Libreville-UOB

(Ce texte est tiré de la communication présentée par l’auteur lors du Symposium international “Les sports comme facteur de paix et d’intégration en Afrique”, organisé à par la Confédération Africaine d’Athlétisme et l’Union Africaine, Addis Abeba, 29 Avril, 2008)

1 C.V. Clausewitz, De la guerre, Paris, Perrin, 2006 (1ère édition allemande, 1832) p. 56.

2 Le Monde, 2 mars 1999.

3 Voir notre ouvrage avec F. Enongoué, L’Afrique existe-elle ? A propos d’un malentendu persistant sur l’identité, Chennevières-sur-Marne , Dianoïa, Libreville, Éditions Raponda-Walker, juin 2006.

4 Cité par J. Brohme,  Le Monde, 2 mars 1999.

5 Entretien à  Mobile. La revue suisse d'éducation physique et de sport, Mai 2003.

6 Entretien à  Mobile. La revue suisse d'éducation physique et de sport, Mai 2003.

7 V. Forrester, L'horreur économique, Paris, Fayard, 1996.

Rétrolien(0)
Commentaires (0)Add Comment

Ecrivez un commentaire

Vous devez être enregistré pour écrire un commentaire.

busy