Thi?©m?©l?© Boa :"Sarkozy ou l'impossible rupture".

Thi?©m?©l?© Boa
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Retrouvez l'article du philosophe ivoirien Thi?©m?©l?© Boa relatif au dernier passage de Nicolas Sarkozy en Afrique. Thi?©m?©l?© Boa est enseignant-chercheur de philosophie ?† l'Universit?© de Cocody ?† Abidjan.



SARKOZY OU L’IMPOSSIBLE RUPTURE


Le 26 juillet, M. Sarkozy, pr?©sident de la R?©publique fran?ßaise, a prononc?© une allocution ?† Dakar. La jeunesse africaine r?©unie pour la circonstance a ?©cout?© un jeune pr?©sident qu‚Äôelle avait esp?©r?© tout aussi jeune dans l‚Äôesprit. Mais au lieu d‚Äôid?©es nouvelles, M. Sarkozy lui a servi un discours que, en d‚Äôautres temps et en d‚Äôautres lieux, si le mot avait encore sa connotation id?©ologique, on aurait trait?© de r?©actionnaire. Ce mot n‚Äôest plus tout ?† fait ?† la mode ; il fait m?™me sourire aujourd‚Äôhui. Rempla?ßons-le par autre chose tout en gardant la m?™me id?©e. M. Sarkozy est un conservateur en mati?®re de repr?©sentations mentales ?† l‚Äô?©gard de l‚ÄôAfrique et des Africains. Pourquoi n‚Äôa-t-il pas franchi le pas du changement alors qu‚Äôil ?©tait venu, selon ses paroles, proposer une Renaissance africaine ? Quelle est cette Renaissance qui reproduit les sch?®mes anciens en exaltant un dualisme p?©rim?© ?


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I) Sympt?¥mes d‚Äôun oubli du nom


M. Sarkozy est un conservateur dans l‚Äôesprit. Il remercie une universit?© qui n‚Äôexiste plus, l‚Äôuniversit?© de Dakar. Cette universit?© s‚Äôappelle, depuis quelques ann?©es, l‚Äôuniversit?© Cheikh Anta Diop de Dakar. M. Sarkozy le savait-il ? Est-ce un refus d?©lib?©r?© de prononcer le v?©ritable nom de cette universit?© ? Est-ce au contraire une volont?© d?©lib?©r?©e de conserver un nom ancien alors que la nouvelle d?©nomination est postcoloniale ?


On peut penser qu‚Äôon fait un faux proc?®s ?† M. Sarkozy en soulevant ces interrogations. Mais la teneur id?©ologique de son discours nous permet de penser qu‚Äôil s‚Äôagit en r?©alit?© d‚Äôun refus d?©lib?©r?© de prononcer un nom qui p?®se lourd sur sa langue et sur son esprit. Ce discours tenu ?† Dakar est totalement l‚Äôoppos?© de la pens?©e de Cheikh Anta Diop. M. Sarkozy est donc venu ?† Dakar, ?† l‚Äôuniversit?© Cheikh Anta Diop, tenir un discours qui ressasse les pr?©jug?©s de Hegel, de Gobineau, de l‚Äôethnologie coloniale, de l‚Äô?©volutionnisme culturel. Toutes ces id?©es sont r?©sum?©es par la phrase de M. Sarkozy : ¬´ Le probl?®me de l‚ÄôAfrique, c‚Äôest que trop souvent elle juge le pr?©sent par rapport ?† une puret?© des origines totalement imaginaire et que personne ne peut esp?©rer ressusciter ¬ª.


Penser comme le fait M. Sarkozy, c‚Äôest consid?©rer les Africains comme des peuples singuliers qui n‚Äôont pas le droit de reprendre ?† leur compte ce qui a mis en mouvement l‚Äôesprit de cr?©ativit?© des autres hommes et des autres cultures. La qu?™te des origines a ?©t?© consid?©r?©e comme solution au mal africain par C. A. Diop. Est-ce l‚Äô?©ternel retour du m?™me ou la puissance attrayante de l‚Äôorigine qui pousse Cheikh Anta Diop ?† regarder vers le pass?© lointain de l‚ÄôEgypte antique ? C. A. Diop consid?®re les anciens log?©s ?† l‚Äôorigine ?©gyptienne ancienne en tant qu‚Äôh?©ritage ?† recueillir pour le pr?©sent. Le principe de la continuit?© historique qu‚Äôil propose repose sur la parent?© d‚Äôessence des civilisations n?©gro-africaines sud-sahariennes puis des Antiquit?©s ?©gyptiennes anciennes et ?©thiopiennes. En affirmant l‚Äôunit?© culturelle africaine et sa filiation en ligne directe avec ces origines anciennes, il sugg?®re une r?©?©valuation de notre propre pass?©. Cette n?©gritude originelle des Antiquit?©s ?©gypto-?©thiopiennes ins?®re d?©sormais le Noir ou l‚ÄôAfricain au c?ìur de l‚Äôhistoire universelle. Ce n‚Äôest, comme le pense M. Sarkozy, ni la civilisation musulmane, ni la chr?©tient?© ou encore la colonisation qui vont ¬´ ouvrir les c?ìurs et les mentalit?©s africaines ?† l‚Äôuniversel et ?† l‚Äôhistoire ¬ª. Le croire, c‚Äôest enfermer l‚Äôessence de l‚ÄôAfricain dans un particularisme exotique et pr?©senter l‚ÄôOccident comme le mod?®le de l‚Äôuniversel.


En effet, c‚Äôest une constante tendance depuis les Lumi?®res que l‚ÄôOccident a de se pr?©senter comme la figure aboutie de l‚Äôuniversel. Dans Eloge de la philosophie, Maurice Merleau-Ponty stigmatise cette pr?©tention occidentale ?† s‚Äôidentifier comme syst?®me de r?©f?©rence quand il constate que l‚ÄôOccident a invent?© une id?©e de la v?©rit?© l‚Äôobligeant et l‚Äôautorisant ?† comprendre les autres cultures, et donc ?† les r?©cup?©rer comme moments d‚Äôune v?©rit?© totale. M. Sarkozy refuse de s‚Äôabonner ?† une autre philosophie de l‚Äôhistoire ; il conserve intacte cette philosophie qui vit avec les deux grands mythes h?©rit?©s du 18e et du 19e si?®cle.



II) LE FAUX UNIVERSEL OU L’UNIVERSEL DE SURPLMOB


Au si?®cle des Lumi?®res, des intellectuels europ?©ens avaient forg?© le mythe d‚Äôune Gr?®ce ancienne ayant invent?© la d?©esse Raison, celle qui chasse les superstitions et ?©claire l‚Äôesprit. La philosophie occidentale a du reste v?©cu longtemps sous ce double et tenace pr?©jug?© fond?© ?† la fois sur la Gr?®ce comme origine absolue de la Pens?©e et de la Raison pos?©e a priori hors de l‚Äôhistoire. Au 19e si?®cle, les philosophes occidentaux vont croire ?©galement que la m?™me Gr?®ce avait cr?©?© ex nihilo la d?©mocratie. Une certaine philosophie de l‚Äôhistoire, qui se r?©f?®re ?† la Gr?®ce et ?† Socrate comme origines de la pens?©e, r?©duit l‚Äôhistoire de la pens?©e grecque ?† ce sch?©ma simpliste ?† la limite du mythe. Bien plus, cette tendance n‚Äôest fond?©e sur aucun argument scientifique ; elle repose en v?©rit?© sur des pr?©jug?©s ou simplement la m?©connaissance des autres cultures. Ainsi une reconnaissance beaucoup plus compl?®te de l‚Äôhistoire des id?©es sur la d?©mocratie offrirait, selon Amartya Sen, suffisamment mati?®re ?† la remise en question de l‚Äôopinion fr?©quemment rappel?©e selon laquelle la d?©mocratie n‚Äôest qu‚Äôune notion occidentale. (Amartya Sen, La d?©mocratie des autres. Pourquoi la libert?© n‚Äôest pas une invention de l‚ÄôOccident, Paris, Payot)


M. Sarkozy veut ignorer les travaux de R. Preiswerk et D. Perrot. Ces auteurs estiment, ?† raison, qu‚Äôon ne saurait en aucun cas nier la contribution des Grecs ?† une certaine syst?©matisation des connaissances empiriques et ?† la sp?©culation philosophique, mais que, il est sans doute faux d‚Äôaccorder ?† la Gr?®ce le monopole de la raison, dans le sens d‚Äôune connaissance th?©orique, et de rejeter sur les autres cultures la connaissance mystique, les distorsions cognitives provenant de la religion, l‚Äôirrationalit?© ou encore l‚Äô?©motivit?© (cf. Ethnocentrisme et Histoire : l‚ÄôAfrique, l‚ÄôAm?©rique indienne et l‚ÄôAsie dans les manuels occidentaux. Paris, Editions Anthropos). M. Sarkozy a du mal ?† se d?©partir de cette philosophie de l‚Äôhistoire marqu?©e par l‚Äôid?©ologie ?©volutionniste et une approche essentialiste des cultures quand il ?©crit que la racine que les Africains ont ?† conserver, forme de leur identit?©, devraient ?™tre la ¬´ mystique, la religiosit?©, la sensibilit?©, la mentalit?© africaine. ¬ª 


Il donne raison ?† ceux qui pensent que l‚Äôalt?©rit?© d?©range l‚ÄôOccident  et que l‚ÄôAutre constitue un probl?®me pour l‚ÄôOccident. Quand l‚ÄôAutre, l‚ÄôAfricain, n‚Äôest pas le bon sauvage vivant de cueillette, vigoureux au sexe surdimensionn?©, ignorant donc heureux, il appara?Æt sur la sc?®ne de l‚Äôhistoire en tant que figurant, ?† c?¥t?© des vrais acteurs, ¬´ immobile, selon les mots m?™mes de M. Sarkozy, au milieu d‚Äôun ordre immuable o?? tout semble ?™tre ?©crit d‚Äôavance‚ĶIl ne lui vient jamais ?† l‚Äôid?©e de sortir de la r?©p?©tition pour s‚Äôinventer un destin.¬ª Avec pareilles id?©es, M. Sarkozy ne pouvait pas dire le nom complet de l‚Äôuniversit?© o?? il pronon?ßait son allocution.


Car c‚Äôest contre ce faux universel ou cet universel de surplomb que va s‚Äôinsurger en particulier C. A. Diop. Par ces ?©crits, il affirme l‚Äôhistoricit?© de la raison ; il en appelle ?† une nouvelle histoire qui int?®gre la dimension int?©rieure de chaque culture ?† sa propre repr?©sentation ; enfin il donne les conditions scientifiques d‚Äôune r?©conciliation psychologique de l‚ÄôAfricain avec un pan de son pass?© rest?© dans l‚Äôobscurit?©, m?©connu de lui et occult?© par d‚Äôautres.



III) DU POUVOIR DES ORIGINES


Parce que la r?©conciliation de ce qu‚Äôon a ?©t?© avec ce qu‚Äôon veut devenir ne se con?ßoit pas sans la reconnaissance des permanences de son ?™tre, l‚Äôorigine ?©gyptienne ancienne devient la m?©diation obligatoire de la reconqu?™te de soi par soi. Ce mouvement vers l‚Äôorigine restaure et fortifie la conscience africaine d?©barrass?©e de tous ses complexes. A travers la recherche des liens g?©n?©tiques et culturels entre l‚ÄôEgypte antique et l‚ÄôAfrique noire, C. A. Diop va ?† la reconqu?™te de la m?©moire indispensable ?†  la red?©couverte de soi et ?† l‚Äô?©laboration de l‚Äôavenir. Il veut renforcer la personnalit?© africaine par une r?©appropriation salutaire de la m?©moire. Ce retour ?† l‚Äôorigine sera un rempart contre toutes les formes de destruction de l‚Äôidentit?© personnelle africaine. Le retour ?† l‚ÄôEgypte antique devient ainsi une exigence ?©thique ?† augmenter ce qu‚Äôon a re?ßu en h?©ritage de ses anc?™tres.


En somme, ces deux mouvements vers les origines constituent des efforts pour triompher du temps et de la d?©faite du moment. Si le temps par son caract?®re irr?©versible nous impose l‚Äôimpossible retour vers l‚Äôorigine, il nous appartient de contourner cela en imprimant ?† nos actes des sens multiples. Le retour ?† l‚Äôorigine n‚Äôest aucunement le pr?©lude ?† une nostalgie n?©gligeant le pr?©sent. 


Cette structure de pens?©e de Ch. A. Diop n‚Äôest pas singuli?®re. Elle impr?®gne la soci?©t?© globale, la religion, la politique, aussi bien en Afrique que partout ailleurs dans le monde. La qu?™te des origines est qu?™te du vrai puisque dans l‚Äôorigine se trouve le paradigme ou le principe de r?©actualisation.


Dans le domaine religieux, on peut d?©couvrir une nostalgie spirituelle. La religion commence ?† partir du moment o?? des disciples re?ßoivent le t?©moignage de l‚Äô?©v?©nement fondateur et d?©cident de le transmettre. Mais liturgie et rite instituent sous divers symboles, la perp?©tuation de ce qui fut ?† l‚Äôorigine. Dans le christianisme par exemple, chaque messe partage le pain et le vin comme J?©sus les avait partag?©s ?† l‚Äôorigine. Du reste, J?©sus ne demande-t-il pas d‚Äôen faire autant en souvenir de lui ?


De m?™me, l‚Äôorigine est souvent ?©voqu?©e, pour le meilleur comme pour le pire, par les hommes politiques pour justifier leurs choix. La philosophie de l‚Äôauthenticit?© au Za?Øre, au temps de Mobutu, a su subjuguer les masses en jouant sur la puissance ?©vocatrice, ?©motionnelle et culturelle du retour ?† l‚Äôorigine. La Renaissance et la Modernit?© occidentales construisirent leurs imaginaires en se branchant sur l‚ÄôAntiquit?© grecque. La r?©volution fran?ßaise de 1789 ne va pas ?©chapper ?† cette fascination des origines. Elle aussi se construira une mythologie des origines par une relecture des institutions et des faits de soci?©t?© de Ath?®nes, Spartes et Rome. L‚ÄôUnion europ?©enne nous rappelle constamment au souvenir d‚Äôune Europe mythique unie, construite sur des valeurs originelles chr?©tiennes partag?©es. Le caract?®re prospectif et universaliste de la probl?©matique de l‚Äôorigine ?©labor?© par C. A. Diop se voit de nos jours, en Europe, au nombre croissant des g?©n?©alogistes et ?† leur passion collective. La question du ¬´ qui suis-je? ¬ª se substitue d?©sormais ?† celle du ¬´ d‚Äôo?? viens-je? ¬ª


En somme, la qu?™te des origines est un moteur de cr?©ativit?© et d‚Äôinventivit?© sociales. Remonter aux origines n‚Äôest pas indiff?©rent ?† un projet de lib?©ration et d‚Äôaccouchement de la soci?©t?© nouvelle. Et c‚Äôest pourquoi, dans son livre L‚ÄôId?©ologie de la rupture, Jacques d‚ÄôHondt, mieux au fait du pouvoir et de la qu?™te des origines nous donne cette le?ßon de lucidit?© : ¬´ Chaque communaut?© r?™ve d‚Äôun avenir ?† son go?ªt, dans des ?©tats d‚Äô?¢me o?? elle anticipe en imagination son destin. Et puis, sa vue de l‚Äôavenir, elle la projette sur sa repr?©sentation des commencements. Elle se donne les ?©mergences qui s‚Äôaccordent ?† ses illusions d‚Äôaccomplissement et de perp?©tuit?©. ¬ª


Avec cet imaginaire fertile, C. A. Diop veut lib?©rer l‚Äô?©nergie spirituelle enlis?©e dans la routine st?©rile et la gestion de la mis?®re quotidienne ; il veut restaurer l‚Äôhomme africain dans la pl?©nitude matutinale. Il savait que l‚ÄôAfrique a besoin de nouvelles utopies. Un peuple qui ne r?™ve pas ne peut se projeter avec succ?®s dans le futur. Un peuple qui ne croit pas en la capacit?© de l‚Äôesprit ?† transcender l‚Äôespace et le temps s‚Äôemp?™tre dans le d?©tail de l‚Äôexistence quotidienne. Il lui faut l‚Äô?©nergie de l‚Äôesp?©rance, de l‚Äôutopie et des ruptures. Ce sont ces ?©nergies qui permettront de provoquer la Renaissance africaine.

Il faut remercier M. Sarkozy de nous avoir propos?© une Renaissance africaine. Nous ajouterons ?† la sienne, celle que C. A. Diop avait ?©labor?©e en 1948 dans son article ¬´ Quand pourra-t-on parler d‚Äôune renaissance africaine ¬ª. Il y a aussi celle de Thabo M‚ÄôBeki, reprise en 1999, lors de son investiture comme pr?©sident de l‚ÄôAfrique du Sud. Il y a celle, plus ancienne de Marcus Garvay et de bien d‚Äôautres. D?©cid?©ment, M. Sarkozy, si jeune et si moderne, ne d?©sire pas rompre avec une vieille tradition occidentale qui ignore royalement les pens?©es diff?©rentes ?©labor?©es en Afrique. Il a conserv?© les paroles ethnologiques anciennes sur l‚ÄôAfrique. Il va finir par ressembler ?† l‚Äôimage qu‚Äôil se fait de l‚ÄôAfricain qui ne ¬´ conna?Æt que l‚Äô?©ternel recommencement du temps rythm?© par la r?©p?©tition sans fin des m?™mes gestes et des m?™mes paroles. ¬ª En fin de compte, M. Sarkozy n‚Äôa pas voulu faire le choix de la refondation intellectuelle voire politique d‚Äôune France d?©finitivement d?©gag?©e du rets colonial.





Derniers ouvrages publi?©s :

  • L‚Äôivoirit?© entre culture et politique, Paris, L‚ÄôHarmattan, 2003

  • Nietzsche et Cheikh Anta Diop, Paris, L‚ÄôHarmattan, 2007



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