AfrikInterview : Léonora Miano

S.M.B
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Léonora Miano est une écrivaine qui puise son inspiration dans la vie et le besoin de comprendre ce qui se passe autour d'elle. Révélée au grand public grâce à son roman "L'intérieur de la nuit" (2005), Léonora Miano s'applique à comprendre et expliquer la culture contemporaine africaine mais aussi les séquelles du colonialisme. Retrouvez l'interview qu'elle a bien voulu nous accorder.



  • Qui est Léonora Miano ?

Une femme assez ordinaire, je crois, en dehors de mes activités artistiques. Quelqu’un qui aime rire, manger, vivre.

  • Comment avez-vous été prise par l’amour des mots ?

Ça m’est tombé dessus lorsque j’étais enfant. J’ai eu la chance de grandir dans un environnement plein de livres auxquels j’avais librement accès. Le goût d’écrire est le prolongement de l’amour des livres. Il correspond aussi à un besoin d’expression et de partage.

  • Comment peut-on décrire votre style ?

Ce n’est pas à moi de le faire. C’est le travail des critiques. Or, nous manquons de critiques ancrés dans nos cultures afro au sens large. Des gens qui connaîtraient assez bien la diversité de notre continent, mais aussi les cultures de la diaspora.

  • Quels sont vos sources d’inspiration ?

La vie. Les questions que je me pose, le besoin de comprendre ce qui se passe autour de moi.

  • Votre dernier roman, "Les aubes écarlates. "Sankofa cry" (Edition Plon), est l’élément central de la « Suite africaine », trilogie qui comprend les romans "L’intérieur de la nuit" et "Contours du jour qui vient". Il aborde la dimension fondatrice de la traite négrière en Afrique.  Pourquoi ce thème ?

Je pense que c’est un sujet majeur pour les auteurs africains, et je ne comprends pas bien les raisons pour lesquelles il est tellement absent de nos productions. À mon avis, l’Afrique actuelle est fille de la traite négrière. Elle a modifié les rapports entre les peuples subsahariens, eu un impact lourd sur leur perception d’eux-mêmes et sur la manière dont ils ont été et sont encore perçus à l’extérieur du continent. Nous devons donc nous y intéresser pour comprendre ce que nous sommes aujourd’hui, quelle partie de nous-mêmes a sombré dans le gouffre où tant des nôtres ont péri. Les aubes écarlates font un travail métaphorique sur cette question, que je compte creuser plus avant dans d’autres écrits, pas forcément romanesques.

  • «Tels des astres éteints », a connu un accueil critique basé sur la volonté d’afficher le caractère non racial d’une « certaine société ».  Ces critiques font-elles abstraction totale de l’histoire ?

Le roman a été mal perçu par une partie de la critique française, qui considère que les questions de race ne se posent pas en France. C’est évidemment de la mauvaise foi. Heureusement, les lecteurs sont plus intelligents.

  • Qu’est-ce qui vous a motivé à écrire « Soulfood équatoriale » ?

La proposition m’en a été faite ne 2007, par Chantal Pelletier qui dirige la collection Exquis d’écrivains. J’ai pensé que ça pouvait être amusant, et que ce serait l’occasion de montrer un aspect plus chaleureux de ma personnalité.

  • Vous avez reçu plusieurs prix littéraires. Quel est celui qui a une saveur plus particulière que les autres ?

Ils ont tous la même valeur à mes yeux. C’est toujours un honneur d’être distinguée.

  • Comment vivez-vous la notoriété  procurée par ces prix ?

Ça dépend des jours. J’aime bien continuer à me promener en tongs et en t-shirt dans Paris, sans me prendre pour une personne importante. Parfois, les lecteurs qui me croisent dans le métro ou dans la rue sont un peu déçus. Ils voudraient que je sois plus prétentieuse…

  • Les auteurs africains qui connaissent un succès en France accèdent à une forme de légitimité en Afrique.  La lumière du « Nord » est-elle le seul moyen de se faire apprécier sur le continent ?

Si tel est le cas, c’est dommage. Ça voudrait dire que les personnes vivant sur le continent continuent à souffrir d’un manque d’estime de soi. Je pense que le moment est venu pour nos populations de sortir de cette obsession du regard de l’autre, pour se concentrer sur leur propre vision des choses et sur leurs objectifs. Nous avons les moyens de faire émerger des auteurs vivant dans nos pays, comme le font les Africains anglophones. La politique d’assimilation mise en œuvre pendant la colonisation française a détruit une partie de la conscience de soi des peuples qui en ont fait les frais. Il faut maintenant dépasser cela, opter pour des solutions panafricaines dans ce domaine comme dans tous les autres.

  • Comment se porte la littérature camerounaise ?

Mal. Nous manquons d’auteurs, et surtout, nous manquons de romans historiques. Or, il n’y a pas de littérature nationale sans ces romans qui retracent le passé et permettent aux peuples de se fédérer autour d’une histoire commune. Les rares écrivains camerounais un peu connus ne peuvent pas, à eux seuls, effectuer ce travail. Il est urgent que d’autres voix se fassent entendre.

  • Votre lieu de vacances préféré ?

Je n’ai pas la culture des vacances. Lorsque je me déplace, c’est pour faire quelque chose de précis.

  • Pour finir, un message à faire passer ?

Que les peuples subsahariens parviennent enfin à se débarrasser de la négativité qu’ils ont intériorisée au fil des décennies. Le monde que nous sommes en mesure d’ériger autour de nous ressemble à l’idée que nous nous faisons de nous-mêmes. J’écris des romans qui montrent cet univers tel qu’il est actuellement. La violence de mes textes reflète cette psyché perturbée. Il faut guérir à présent, même si ce n’est pas facile. Cette guérison ne se fera que par un travail d’analyse du passé, symbolisé dans Les aubes écarlates par le thème de Sankofa : retourner aux sources, non pas pour y séjourner, mais pour en tirer des enseignements.


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